La scène, tirée de la culture classique, nous montre Phèdre mettant au désespoir ses suivantes, après avoir avoué son désir coupable pour Hipollyte, le fils de Thésée son époux. Présentée au Salon de 1880, Phèdre est l'oeuvre d'un artiste parvenu au sommet de sa carrière, qu'il destine au musée de sa ville natale. Alexandre Cabanel est alors membre de l'Institut, couvert de médailles, doté pour ses portraits d'une clientèle aussi inépuisable que fortunée. Phèdre appartient aux grandes compositions théâtrales qui jalonnent la production de l'artsite, telles la Mort de Francesca da Rimini et Paolo Maltesta (1870, Paris Musée d'Orsay) ou Cléopâtre expérimentant du poison sur les condamnés à mort (1887, Anvers, Koninlijk Museum voor Schone Kunsten). Le modèle est probablement l'épouse de l'un des frères Pereire, cette riche famille de banquier parisien dont Cabanel fit plusieurs portraits et dont il décora l'hôtel particulier. Que penser donc des intentions de Cabanel quand il met en scène dans le rôle de Phèdre une femme de banquier, aussi frêle que Sarah Bernhardt qui triomphait dans le rôle depuis 1872 à la Comédie française, dans un intérieur dont le luxe antique n'a rien à envier à la débauche décorative de la fin du XIXe siècle ? Certainement rien de commun avec Zola qui, prenant comme à l'ordinaire Cabanel pour cible favorite, écrit : « Voyez cette misère. Voilà Monsieur Cabanel avec une Phèdre. La peinture en est creuse, comme toujours, d'une tonalité morne où les couleurs vives s'attristent elles-même et tournent à la boue. Quand au sujet, que dire de cette Phèdre sans caractère, qui pourrait être aussi bien Cléopâtre que Didon ? C'est un dessus de pendule quelconque, une femme couchée et qui a l'air fort maussade. » Cependant, on ne peut s'empêcher de penser que Cabanel livre avec Phèdre une peinture de son époque, avec ses faiblesses, comme Thomas Couture l'avait fait en son temps avec Les Romains de la décadence (1847, Paris, musée d'Orsay).